L’histoire des pieds noirs à Alicante
Alicante et les pieds-noirs, l’exil qui a changé le visagre loin de la capitale touristique internationale que l’on connaît aujourd’hui. La ville compte un peu plus de 120 000 habitants. Elle vit principalement de son port, de ses commerces, de la pêche, de l’agriculture environnante et de petites activités familiales. Sur le littoral, les premières résidences de vacances commencent à apparaître, mais la Costa Blanca n’est encore qu’une destination émergente.
Dans les rues d’Alicante, la vie demeure profondément locale. Les marchés structurent les quartiers, les familles se connaissent et l’économie repose largement sur des commerces traditionnels. L’ancien aérodrome de La Rabassa assure encore les rares liaisons aériennes. Le nouvel aéroport d’El Altet, qui ouvrira en 1967, n’existe pas encore.
C’est dans cette ville méditerranéenne en pleine transition que débarquent, en 1962, des milliers de pieds-noirs venus d’Algérie.
Un départ vécu comme un arrachement
Pour ces Européens établis en Algérie depuis plusieurs générations, l’indépendance signifie la disparition brutale du monde dans lequel ils sont nés. Beaucoup quittent Alger, Oran, Bône, Mostaganem ou Sidi Bel Abbès dans l’urgence, avec quelques valises et la certitude qu’ils ne retrouveront probablement jamais leur maison.
La majorité rejoint la France. Cependant, plusieurs dizaines de milliers de personnes passent également par l’Espagne, notamment par Alicante. Toutes ne restent pas dans la province, ce qui rend difficile l’établissement d’un chiffre précis. Une partie importante choisit néanmoins de s’y installer durablement.
Ce choix ne doit rien au hasard. Parmi les pieds-noirs d’Algérie, nombreux sont ceux dont les parents ou les grands-parents venaient du sud-est de l’Espagne. Dès le XIXe siècle, des habitants d’Alicante, d’Elche, de Santa Pola, de Benidorm, de Torrevieja, de Murcie et des îles Baléares avaient traversé la Méditerranée pour chercher du travail en Algérie française.
Oran avait notamment accueilli une importante population d’origine espagnole. Dans certains quartiers, les traditions, les recettes et les expressions venues d’Alicante ou de Valence s’étaient transmises pendant plusieurs générations. En 1962, leurs descendants effectuent donc le voyage en sens inverse.
Un exil et une forme de retour
L’arrivée à Alicante possède une dimension particulière. Ces familles découvrent parfois un pays dont elles connaissent les origines sans en maîtriser totalement la langue ni les habitudes. Beaucoup parlent principalement français. Elles possèdent des noms espagnols et conservent des traditions familiales ibériques, mais leur culture quotidienne s’est construite en Algérie.
Alicante leur offre pourtant un environnement familier. La lumière, la proximité de la mer, les marchés, les terrasses, les conversations animées et le rythme méditerranéen rappellent l’autre rive. Cette proximité facilite l’adaptation, sans effacer la douleur de l’exil.
Il faut trouver un logement, inscrire les enfants à l’école, obtenir des papiers et reconstruire une activité professionnelle. Certains arrivent avec des économies ou une expérience commerciale. D’autres doivent repartir de zéro.
Une nouvelle énergie commerciale
Les pieds-noirs se montrent rapidement actifs dans le commerce, l’hôtellerie, la restauration, l’artisanat, l’automobile et les services. Des cafés, des boulangeries, des restaurants, des garages, des salons de coiffure et des magasins ouvrent dans le centre-ville, autour de la Rambla, de l’Explanada et dans les quartiers en développement.
Ils apportent également des pratiques encore peu répandues dans l’Espagne du début des années 1960. Le prêt-à-porter, les équipements ménagers modernes, certaines formes de restauration, les commerces spécialisés et les services destinés aux visiteurs étrangers trouvent progressivement leur place dans le paysage alicantin.
Cette évolution ne transforme pas Alicante à elle seule. La ville bénéficie au même moment de la croissance économique espagnole, de l’arrivée des touristes européens, de la construction de logements et du développement des transports. Mais les pieds-noirs accompagnent et accélèrent ce mouvement. Leur connaissance du français et leurs relations avec la France favorisent les échanges commerciaux et l’accueil d’une clientèle francophone.
La Albufereta, symbole d’une nouvelle Alicante
Le changement se remarque particulièrement à La Albufereta. Cet ancien secteur côtier connaît alors une urbanisation spectaculaire. Des immeubles modernes s’élèvent face à la mer, avec de grandes terrasses et une architecture audacieuse destinée à une clientèle internationale.
De nombreuses familles pieds-noires s’y installent. Des commerces francophones apparaissent au pied des résidences. Dans les rues, on entend parler espagnol et français. La Albufereta devient l’un des symboles de cette Alicante nouvelle, plus cosmopolite, plus ouverte sur l’Europe et davantage tournée vers les activités balnéaires.
La création, dès 1962, d’une école française constitue un autre héritage durable. D’abord installée modestement dans un appartement de la ville, elle grandit avec la communauté francophone avant de devenir une institution connue bien au-delà des familles pieds-noires.
Une influence culturelle discrète mais profonde
L’apport de ces nouveaux habitants ne se limite pas à l’économie. Ils introduisent des habitudes culinaires venues d’Algérie, de France et d’Espagne. Le couscous, les pâtisseries, les apéritifs prolongés, les recettes familiales et une certaine manière de recevoir s’intègrent progressivement à la vie locale.
Leur présence contribue aussi à renforcer la vocation internationale d’Alicante. Lorsque le nouvel aéroport ouvre en 1967, la ville est déjà engagée dans une transformation profonde. Les touristes arrivent plus nombreux, les quartiers côtiers s’étendent et la province devient une destination résidentielle pour les Européens.
Peu à peu, les pieds-noirs se fondent dans la société alicantine. Leurs enfants grandissent en Espagne, parlent espagnol, fréquentent les écoles locales et épousent des habitants de la province. Les commerces changent de propriétaires, les souvenirs deviennent familiaux et l’identité de cette communauté perd progressivement sa visibilité.
Une mémoire entre trois rives
Aujourd’hui, l’héritage des pieds-noirs reste présent dans certains noms de famille, dans l’histoire de La Albufereta, dans les institutions francophones et dans les récits transmis au sein des familles. Il rappelle qu’Alicante ne s’est pas construite uniquement grâce au tourisme, mais aussi par une succession de départs, d’arrivées et de recommencements.
Les pieds-noirs n’ont pas créé à eux seuls l’Alicante moderne. Ils ont cependant participé à son évolution au moment décisif où la ville quittait progressivement son statut de cité portuaire régionale pour devenir une destination méditerranéenne internationale.
Leur histoire est celle d’un exil douloureux devenu enracinement. Une histoire reliant l’Espagne, la France et l’Algérie, trois terres séparées par la politique et les conflits, mais réunies par une même mer. En accueillant ces familles en 1962, Alicante leur a permis de reconstruire une vie. En retour, elles ont contribué à rendre la ville plus commerçante, plus francophone, plus cosmopolite et profondément ouverte sur la Méditerranée.
L’histoire de la sculpture « Gracias Alicante »
Cette sculpture rend hommage à l’accueil réservé par Alicante aux pieds-noirs arrivés d’Algérie après l’indépendance de 1962. Plusieurs milliers de Français et d’Espagnols d’Algérie, notamment originaires de la région d’Oran, choisirent alors de s’installer dans la province d’Alicante, où beaucoup avaient déjà des racines familiales.
L’œuvre, intitulée « Gracias Alicante », a été réalisée par le sculpteur et ferronnier alicantin Toni Marí. Installée en 2014 près de l’Explanada de España et du port, elle se compose de deux silhouettes métalliques d’environ 2,30 mètres.
La scène est très symbolique :
- la figure portant deux valises représente le pied-noir arrivant d’Algérie avec une partie de sa vie pour seul bagage ;
- la seconde figure, les bras ouverts, représente Alicante et sa population accueillant les exilés.
Le monument a été offert à la ville par la communauté pied-noir en signe de reconnaissance. Une plaque expliquait notamment que, durant l’été 1962, des milliers d’exilés avaient trouvé auprès des habitants d’Alicante et de sa province un accueil exemplaire.
Cette œuvre raconte donc à la fois un exil douloureux, une terre d’accueil et la profonde transformation économique et culturelle d’Alicante provoquée par l’arrivée de cette communauté dans les années 1960.
La date du 1er octobre 2016 visible sur votre photographie semble correspondre à la prise de vue ou à une cérémonie commémorative, et non à l’installation initiale de la sculpture.


